Psycho(pathe)

Les « spécialistes » spéciaux (2)

Janvier 2016: Je passe mon examen et j’obtiens le diplôme de ma formation, ce qui me fait décrocher les larmes de joie et d’apaisement. Je me rappelle des yeux de Y., une amie de formation, qui me regardait avec des yeux fiers comme une maman. On en a chié toutes les deux et on a réussi! Quelques jours après j’ai mon rendez-vous psy (psychiatre) dans le ventre de Silent Hill.

J’ai peur à ce moment là. J’ai des angoisses dû à la fin de ma formation. J’avais tenu la tête hors de l’eau parce que je me devais de tenir pour la formation. Je voulais avoir la fierté de l’avoir fini malgré les obstacles. Et ça m’a permis de mettre de côté tous les autres problèmes, de me voiler un peu la face.. Mais je savais que le retour à la réalité aller être difficile.. Et j’avais peur. J’avais peur de revenir dans ma région natale (je savais que je ne voulais plus vivre en région parisienne) parce que je vais avoir du temps pour moi, de réfléchir, de me torturer psychologiquement.

J’arrive à mon rendez-vous et je lui raconte tout ça en détails.. Elle m’a répondu: « Vous allez bien mademoiselle. Vous arrivez à prendre les transports en commun, vous avez continué votre formation et l’avez fini. Vous arrivez à sortir, à vivre normalement. Vous allez bien. Vous savez, je suis une autre victime du Bataclan. Elle est restée plus longtemps que vous, et n’arrive pratiquement pas à sortir de chez elle. Vous allez donc bien ».

Ha. Je. Vais. Bien. Parce que j’arrive à trouver des subterfuges? Oui je prends les transports en commun mais elle se rend compte que c’est un combat avec moi-même? En permanence? Méthode Coué « Il ne se passera rien, il ne se passera rien. Non, cette dame ne cache rien dans son sac. Non, cet homme n’est pas un terroriste. Non le RER/métro/tram ne s’arrête pas à cause d’une attaque terroriste. Non. ». Oui, j’ai honte d’avoir des angoisses alors que je ne suis pas restée longtemps au Bataclan. Mais ça va pas. Je vais mal. Mais je vais bien apparemment, je n’ai pas à me plaindre.. Je n’ai jamais repris de rendez-vous avec elle et je suis rentrée sur mes Terres.

Février 2016: Retour chez « moi » auprès des miens. Je tombe malade donc être suivie n’est pas ma priorité. Mon corps me crie de le laisse se reposer, de le laisser digérer les choses après tant de temps sans l’écouter.

Mars 2016: Je reçois un courrier d’une association de ma région qui me propose de rencontrer un juriste et un psychologue. Ca tombe bien vu que je veux commencer à faire mon dossier Fonds de Garantie. Je prends rendez-vous avec le juriste. J’arrive au rendez-vous, j’entends mon instinct qui me dit « il ne te servira à rien ».

Il se présente. Il me raconte sa vie. Il parle pour rien dire, ou dire de la merde. Il brasse du vent. Il me dit qu’il va faire des démarches pour savoir ce dont j’ai besoin pour monter mon dossier. Il me pose des questions que je trouve stupide: « J’ose vous demander.. Mais c’est vrai que des gens ont filmé dans le Bataclan ce qu’il s’est passé? »

Réponse: « Vous êtes sérieux? Vous ne croyez pas qu’on avait autre chose à faire que de filmer notre mort? » « Oui mais.. ce sont des amis gendarmes qui m’ont dit que.. » « Notre premier instinct est de vivre/survivre. Pas d’avoir une réaction suicidaire en filmant les terroristes ».

Je laisse très souvent une deuxième chance aux gens. Même quand ils ont fait une grosse erreur. Donc je me suis dit qu’il a peut-être été naze au premier rendez-vous mais qu’il allait se rattraper. Entre temps, j’ai fait mes recherches de mon côté sur « comment monter un dossier FdG de victime? ». Grâce à mon association, j’ai pu obtenir quelques réponses. J’ai imprimé tout ce que j’avais et je suis allée à mon rendez-vous…

Trois semaines après avoir pris le premier rendez-vous: Il m’a fait le même effet que la première fois. Je n’ai pas confiance et j’ai appris à écouter mon instinct, du moins beaucoup plus qu’auparavant. Il recommence sa natation en brassant dans le vent. Poliment je l’observe faire son spectacle et je souris intérieurement tout en ayant envie de lui arracher son sourire de la bouche. Puis vient enfin la question du dossier « Où en êtes-vous? » « Eh bien, j’ai attendu vos informations pour commencer le dossier, qu’avez-vous? » « Hooo mais j’ai téléphoné plein de fois au FdG et je n’ai jamais réussi à joindre quelqu’un!!! Et vous? Vous avez réussi à les joindre? A les contacter? » Réponse instantanée: « Ce n’est pas mon travail de les appeler« . J’ai été aimable tout de même, je lui ai montré les informations que j’ai obtenu grâce à mon association (en me disant que si une autre victime vient le voir, il saura quoi lui dire..)

Je n’ai réussi à monter mon dossier qu’avec les informations que j’ai obtenu de chaque victime + ceux de mon association + une autre association d’aide aux victimes. Je sais très bien que ce n’est pas une situation « habituelle » pour les juristes/les psys/les docteurs etc.. Que les informations administratives ne sont pas arrivées rapidement dans les associations. Qu’ils ont dû se débrouiller également. Mais de là à demander au bout de 3 semaines, si MOI j’ai fait des démarches que LUI devait faire à ma place pour me soulager d’un poids j’ai trouvé ça vraiment gonflé. Surtout en me faisant comprendre qu’il avait beaucoup de travail et que c’était pas évident pour lui.

Le seul avantage que je vois dans tout ça c’est que je sais que je suis ultra patiente, et débrouillarde… mais au fond, je trouve ça injuste.. Je me suis sentie délaissée et seule. Seule dans ma région avec juste T. qui ne m’aidait pas vraiment à faire les démarches. (Aucune réflexion sur ça: chacun était à son rythme. Lui n’avait pas envie de faire les démarches, moi si.). J’ai une énième fois demander de l’aide, sans retour forcément. Je n’ai pas le recul pour savoir si j’en demandais trop, si je suis trop exigeante, si c’est à moi de me remettre en question. Mais je savais juste que je venais de vivre des événements « insolites » que j’étais malade en grande partie à cause de ces événements, que j’affrontais « seule » mes angoisses depuis près de 3 mois et que les S.O.S que j’envoyais, revenaient vers moi sans réponse. Et c’est pas normal.. Ou bien?

PS:  Article écrit le 23 janvier 2017 sous Vae Soli

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7 commentaires sur “Les « spécialistes » spéciaux (2)

  1. Je pense que si on a un ressenti négatif avec quelqu’un, il faut se faire confiance. Ce n’est pas pour rien qu’on a un instinct, il nous sert de sonnette d’alarme. Malheureusement, quand on a vécu des drames, on est sensible à beaucoup de choses et l’alarme peut être plus sensible. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut tout remettre en question.

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